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Imaginaires et représentations du travail en région Rhône-Alpes : comment patrimonialiser la part "immatérielle" du travail ?

Mis à jour le 29 mars 2015

Ce programme s'inscrit dans l'appel à projets "Mémoires du XXe siècle en région Rhône-Alpes" - axe 3 : Mémoires du travail. Porteur du projet : Isabelle Krzywkowski

Ce projet se propose de contribuer à la réflexion sur les méthodes et les enjeux d’un travail de patrimonialisation et de mémorialisation des pratiques du travail, notamment en Rhône-Alpes, en prenant pour objet d’étude la part la plus "immatérielle" de cette mémoire : les gestes, les savoir-faire, la représentation que s’en font les travailleurs et ceux qui perçoivent leur travail de l’extérieur.

La patrimonialisation s’attache plus facilement aux formes matérielles et aux objets techniques (outils, machines, objets manufacturés, bâtiments), qu’il est possible de collectionner et d’exposer, et qui permettent d’approcher l’histoire en termes de progrès technique ou de la construction culturelle qui l’accompagne. En somme, la représentation du travail et des travailleurs se fonde sur une conception du travail liée à la production et aux conditions de la production d’objets. Le travail ne serait que l’élaboration d’un système plus ou moins complexe pour transformer de la matière, le corps même du travailleur étant un élément matériel de cette transformation (analyse que propose par exemple Robert Linhart dans L’Établi). La représentation s’articulera donc toujours aux caractères « physiques » du travail, à ses caractéristiques matérielles, tenant à distance les formes moins sensibles et moins perceptibles des modalités du travail et des travailleurs.

Rendre compte de la pratique même du travail suppose en revanche la capacité à saisir l’implicite ou l’évanescent : comment montrer et conserver le geste, le rythme, l’accompagnement du corps, les sensations de fatigue ou de douleur ? Que reste-t-il des interactions, échanges tacites, démonstrations par l’exemple, qui sont autant de modes de transmission du savoir-faire ? Et que devient cette démarche dans le cas des « petits métiers », mal connus, mal répertoriés, et dont le savoir-faire est souvent dévalorisé ou nié ? Comment anticiper leur « mémorialisation » dans une période de désindustrialisation où des métiers disparaissent ? Plus généralement, comment rendre compte de l’image que les travailleurs ont de leur propre travail ? Et comment tenir compte de l’évolution de cette image, à mesure que les métiers sont transformés par les évolutions technologiques ? L’histoire du travail commence symboliquement, dans la culture occidentale, avec la Genèse, où il est donné pour l’une des punitions du péché originel ; l’étymologie latine du mot renvoie aussi à cette idée d’un châtiment (< tripalium : instrument de torture). Mais le verbe latin laborare (travailler, peiner) peut aussi signifier « élaborer », « cultiver ». Cette tension entre la souffrance, la contrainte, la déshumanisation, et l’aspiration à un travail émancipateur, voire créateur, traverse le rapport au travail (différence entre « travailler » et « œuvrer » théorisée par Hannah Arendt). On peut faire l’hypothèse que ces images fondatrices perdurent, tout en étant régulièrement réactualisées en fonction des grandes mutations que connaît la pratique et l’organisation du travail (mécanisation du travail agricole, fordisme et postfordisme, informatisation, tertiarisation, etc.).

Il s’agira donc d’envisager à la fois la représentation que l’on peut donner du travail « en acte » (dimensions gestuelle et relationnelle) et celle que l’on se fait du travail (dimensions subjective et culturelle), ainsi que l’imaginaire qui accompagne / que révèlent ces représentations. Alors que les objets liés à la production sont à réunir, la connaissance et la mémoire du travail dans sa réalité, c'est-à-dire comme expérience – de ce fait, nécessairement individuelle, personnelle –, est à construire : témoignages écrits, oraux, iconographiques, qu’il s’agit de rassembler lorsqu’ils existent, mais qu’il faut le cas échéant motiver délibérément. La sociologie du XXe siècle, marquée par les enquêtes statistiques, a pris un tournant après les années 50 pour s’orienter vers une anthropologie du travail fondée sur une enquête sur le terrain et sur l’observation participante issues de l’ethnologie et de la sociologie anglo-américaine (cf. Robert Linhart, Erving Goffman, Yvertte Delsaut, Reprises, cinéma et sociologie, Marc Pataud, Anthropologie et cinéma, etc.). Le recueil d’expériences, d’entretiens et la constitution par là même d’un imaginaire conduisent à interroger alors les formes de représentation en images du travail. Celles-ci accompagnaient jusqu’à présent, soit le discours économique, soit le discours politique, voire le discours moral sur le travail et les travailleurs. Cette idéologisation (constitution d’un monde de représentation structurée) du travail et du travailleur pour le monde contemporain a été partiellement étudiée dans le cadre d’une esthétique du politique contemporain par des philosophes comme Paolo Virno (Grammaire de la multitude) et Jacques Rancière (Aisthésis ; Politique de la littérature). Elle passe par une série de variations sur les conditions formelles de représentation sensible du travail allant de la formalisation à la formulation. Dès lors, en étudiant les constituants imaginaires du monde du travail, les formes de représentation en images permettent d’élaborer des modes de perception esthétique du monde du travail. Une telle analyse des modes de production d’imaginaire (au sens large) renvoie à des pratiques d’analyse et d’interprétation d’images initiées par les Cultural et les Visual studies. Cette dimension esthétique ne doit cependant pas être considérée comme une « esthétisation » : il faut au contraire reconnaître que la littérature et les arts, par les moyens qui leur sont propres (notamment le travail sur le rythme et les images) sont peut-être les plus à même de faire percevoir le « tacite » (l’implicite) du travail. Le caractère pluri- et  interdisciplinaire est donc un élément essentiel du projet que nous déposons, car il est seul à même de fournir la palette d’outils (construction de protocoles d’entretiens, analyse des discours et des images, etc.) nécessaire à l’élaboration de cette mémoire de l’immatériel du travail.

Le champ de ce questionnement étant évidemment très vaste, nous avons fait le choix de nous occuper prioritairement des métiers du textile, particulièrement bien représentés sur l’ensemble du territoire rhône-alpin selon un spectre très large, tant du point de vue des métiers que de la période : « petits métiers » d’appoint et artisanat de luxe, comme la ganterie dans la région de Grenoble, qui permettent aussi d’envisager, tout de même que les magnaneries de la Drôme ou de l’Ardèche, l’articulation du monde agricole et du monde industriel ; « canuts » ou passementiers de Lyon ou de Saint-Etienne, qui permettent d’étudier le passage d’une ère proto-industrielle à l’industrialisation moderne ; ouvriers de la soie artificielle, rayonne, puis viscose, entre autres autour du bassin grenoblois, qui témoignent de l’évolution, par fusions successives, des grandes industries du XXe siècle et de leur conséquence sur la construction des territoires et sur la perception des métiers ; etc.

Nous faisons l’hypothèse que ce spectre historique et technique ample permettra de saisir l’évolution de la représentation que les ouvriers se font de leur métier : reconnaissance et fierté d’un savoir-faire de nature artisanale qui permettait d’accompagner la production jusqu’à l’objet fini ; perte de sens liée à la mécanisation, à l’automation et à la fragmentation des tâches ; revendications pour faire reconnaître la maîtrise et le savoir-faire requis par le travail industriel ; conscience de l’inscription dans une histoire ; stratégies de transferts des savoir-faire et des gestes, etc.

Cette approche sera complétée par l’étude de la perception / réception que peuvent en avoir les observateurs extérieurs à un certain contexte de travail. Nous aborderons cet aspect, d’un côté, à partir du discours interne de l’entreprise ; de l’autre, par le biais de la littérature et des arts de l’image (en nous concentrant particulièrement sur les écrivains et les artistes de la région, qu’il s’agira par la même occasion de faire découvrir ou mieux connaître), ainsi que des expositions, spectacles, musées, etc. dévolus au travail.

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