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Soutenance de thèse de Yves Chetcuti

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Université Stendhal

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<Libellé inconnu>
le 6 décembre 2012

Le cerf, le temps et l’espace mythiques.

Cette thèse propose de rapprocher l’histoire naturelle du cerf, appréhendée à travers les écrits des naturalistes et des veneurs, de l’ethnohistoire de l’Europe occidentale. Il s’agit donc de confronter des récits censés être vrais parce que fondés sur des faits observables, à des récits explicitement imaginaires. Nous avons modifié la définition du mythème développée par Claude Lévi-Strauss, à partir des termes narratifs (T) et leur inverse (T-1), et des fonctions narratives (F) et leur inverse (F-1). Nous définissons le mythème comme la combinaison des quatre versions possibles d’un récit, la version TF et la version contraposée T-1F-1, mais aussi les variantes TF-1 ou T-1F ; à la suite de Lévi-Strauss, nous considérons un mythe comme l’ensemble de ses variantes. Comme les objets réels existent indépendamment des usages et des représentations que peuvent en avoir les communautés humaines, des mythèmes ont été formulés relativement au cerf, à sa place dans l’environnement, aux bonnes façons d’employer son cœur, son cuir ou son bois pour signifier le cours du temps ou le destin des hommes. Nous avons isolé une vingtaine de ces mythèmes et les avons classés par ordre croissant d’abstraction, en considérant que chacun d’eux permettait de figer une relation entre termes et fonctions narratives, ou de résoudre une dissonance cognitive. Pour autant, aucun récit ne prétend relier entre eux tous ces mythèmes. La plupart ne sont reliés entre eux que de façon elliptique, la narration ne donnant pas les détails nécessaires à la vraisemblance ou à la véracité des récits. Pour y remédier, nous montrons l’existence, dans les rites religieux contemporains de Bretagne, d’un repérage cohérent des directions cardinales et intermédiaires, fondé sur les levers et couchers solaires aux solstices. À partir des indications horaires et directionnelles, puis des indications horaires et calendaires, nous restituons les dates dédiées aux saints hommes au cerf, l’agencement des sites de culte entre eux et la forme des trajets de procession, au solstice d’été. Par extrapolation à des niveaux supérieurs de l’échelle des grandeurs spatiales, nous restituons trois types de parcours rituels ; en l’état actuel du dossier, la relation entre le rite et son ampleur territoriale ne permet pas de présumer de la fonction sociale des trajets à l’échelle nationale ou européenne. En extrapolant aux niveaux inférieurs de l’échelle temporelle nous restituons les « unités » de calcul calendaire inférieures à la journée, en particulier la fréquence cardiaque de repos (60 battements par minute chez l’Homme). Le rapprochement est fait entre la métrique temporelle, écartelé entre ses cadences rapide (le pouls cardiaque) et lente (la précession des équinoxes), et la métrique spatiale, opposant le microcosme domestique au macrocosme borné par la « sphère des fixes ». S’en déduit intuitivement la fonction sociale des thèmes relatifs aux niveaux inférieurs des échelles de grandeur : le cœur, la maisonnée, etc... Une interprétation distincte des rites estivaux et hivernaux est alors proposée, à partir des récits mythiques des Celtes insulaires.

Ayant reconstruit, à partir des vers d’Hésiode, la métrique spatio-temporelle des Grecs de l’Antiquité, nous montrons que les cerfs, corbeaux, phénix et Muses servent de termes intermédiaires, chacun pour sa « valeur » en nombres d’années. En comparant avec l’histoire naturelle de ces animaux, on s’aperçoit que la fonction narrative des « cerfs » n’était déjà plus comprise par Aristote, Pline et leurs successeurs. Comme la doctrine existait chez les Celtes dans les mêmes termes mais selon un calcul plus simple, nous interprétons l’entité gauloise à bois de cerf, pour sa « valeur » en nombres d’années et non pour sa « nature ». Nous montrons alors comment les plaques internes et externes du chaudron de Gundestrup s’agencent entre elles pour signifier, en dates glissantes, les cinq jours épagomènes d’un calendrier solaire perpétuel. Pour illustrer la méthode nous reprenons le modèle d’une machine à produire du sens, décrite par Jonathan Swift qui en a vu le prototype lors de son troisième voyage. La machine jongle avec 160 000 items (des mots), sous quatre modalités (soit 640 000 occurrences, avant combinaison narrative).

« Le premier professeur occupait avec une quarantaine de disciples une salle de grandes dimensions. Nous nous saluâmes, et, comme mon regard se portait avec intérêt sur une vaste machine qui occupait la pièce dans presque toute sa longueur et sa largeur, il me demanda si je ne trouvais pas étranges ses recherches pour faire avancer les sciences spéculatives par des procédés pratiques et mécanisés ; mais le monde verrait bientôt l’utilité de son travail. Il se flattait, quant à lui, d’avoir eu la plus noble idée qui eût jamais été conçue par une cervelle humaine. Chacun sait au prix de quels efforts s’acquièrent actuellement les arts et la science, tandis que, grâce à son invention, la personne la plus ignorante sera, pour une somme modique et au prix d’un léger travail musculaire, capable d’écrire des livres de philosophie, de sciences politiques, de droit, de mathématiques et de théologie, sans le secours ni du génie, ni de l’étude. Il me fit donc approcher de cet appareil, près des côtés duquel ses disciples étaient alignés. C’était un grand carré de vingt pieds sur vingt, installé au centre de la pièce. Sa surface était faite de petits cubes de bois, de dimensions variables mais gros en moyenne comme un dé à coudre. Ils étaient assemblés au moyen de fil de fer. Sur chaque face de ces cubes était collé un papier où était écrit un mot en laputien. Tous les mots de la langue s’y trouvaient, à leurs différents modes, temps ou cas, mais sans aucun ordre. Le professeur me pria de bien faire attention, car il allait mettre la machine en marche. Chaque élève saisit au commandement une des quarante manivelles de fer disposées sur le côté du châssis, et lui donna un brusque tour, de sorte que la disposition des mots se trouva brusquement changée ; puis trente-six d’entre eux eurent mission de lire à voix basse les différentes lignes telles qu’elles apparaissaient sur le tableau, et quand ils trouvaient trois ou quatre mots qui mis bout à bout constituaient un élément de phrase, ils les dictaient aux quatre autres jeunes gens qui servaient de secrétaires. Ce travail fut répété trois ou quatre fois, l’appareil étant conçu pour qu’à chaque tour de manivelle, les mots formassent d’autres combinaisons, à mesure que les cubes de bois tournaient sur eux-mêmes. Les jeunes étudiants passaient six heures par jour à ce travail, et le professeur me montra un bon nombre de gros in-folio, contenant les textes déjà recueillis sous formes de phrases décousues et qu’il avait l’intention de refondre entre elles. Il espérait tirer de ce riche matériau une Somme scientifique et philosophique qu’il présenterait au monde. Celle-ci serait d’ailleurs beaucoup plus parfaite et plus rapidement terminée, si le public fournissait les moyens de construire et d’employer cinq cents appareils de ce type à Lagado, les responsables ayant l’obligation de mettre en commun les résultats obtenus. »

Nous avons simplifié le système : au lieu de 160 000 mots, nous retenons une centaine de termes (blé, haie ou champ, chien, cheval, homme, cerf, corbeau, saumon, if ou chêne … et leurs substituts sémasiologiques ou onomasiologiques dans les quelques langues dont nous ne pouvions nous passer : français, breton et langues gaéliques apparentées, gaulois, latin et grec). Ensuite, au lieu des quatre faces d’un cube, nous retenons les quatre configurations possibles de la relation entre un terme et une fonction narrative. Nous appelons ces quatre versions du récit, le mythème. Ensuite, nous produisons les séquences de mythèmes telles qu’elles apparaissent dans les récits parlant de cerfs ou dans les variantes y substituant du blé, une haie, un chien, un cheval, un homme, un corbeau, un aigle, un saumon, un if, etc. La recherche du sens s’apparente à celle du savant laputien faisant tourner sa machine … Nous consignons ces séquences, mais toutefois sans parvenir à remplir un gros in-folio car nous n’avons pu restituer qu’une vingtaine de mythèmes. Certains sont évidemment reliés entre eux, mais nous n’avons jamais réussi à les relier en une séquence continue. C’est pourquoi l’objectif consistant à écrire une Somme contentant à la fois les philosophes, les politiques, les juristes, les mathématiciens et les théologiens, nous semble encore hors de portée. Nous en restons à deux descriptions du réel, celle du cerf et celle du cosmos antique. /-

Le jury était composé de :
Philippe Walter (directeur de thèse), Claude Lecouteux (président du jury, Université de Paris IV-Sorbonne) et Carlo Dona (Université de Messine, Italie).


Mis à jour le 9 juillet 2014

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Directeur de thèse

Philippe Walter

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